LE SITE INDUSTRIEL
Dès la fin du XVIe siècle, les navires en provenance des Indes ramènent vers l'Occident des étoffes de coton aux coloris chatoyants. Devant leur succès, on essaie très tôt de les imiter en Europe. Un an après la révocation de l'Édit de Nantes, en 1686, Louvois interdit les toiles peintes, dont les spécialistes sont les Huguenots protestants, réfugiés en Suisse, d'où ils approvisionnent le royaume. Malgré l'interdiction, elles y ont un grand succès. La mode se répand, comme l'atteste Molière, qui raille son Bourgeois Gentilhomme « vêtu d'indienne » pour jouer au seigneur. La contrebande devient effrénée et l'usage des toiles peintes est général dès le début du XVIIIe siècle. L'abolition est levée par les lettres patentes du roi en 1760.
En 1762, Jean Mathias Sandherr fonde la manufacture d’indiennes au château de Wesserling, ancien pavillon de chasse des princes abbés de Murbach bâti en 1699 au sommet d'une moraine glaciaire, dans la vallée de Saint-Amarin. A l'époque où l'industrie textile n'est pas encore mécanisée, cette grande demeure nobiliaire, abandonnée par ses anciens occupants, offre un cadre idéal à cet aventurier de l’indiennage : elle est située à proximité de la route, ancienne et importante voie de relations commerciales entre la Suisse, l'Allemagne et l'intérieur du royaume, à proximité de la rivière pour le lavage des toiles, et la présence des prés avoisinants permet l'étendage.
Wesserling est décorée en 1783, par lettre patente du Roi Louis XVI, du titre de «Manufacture Royale». A la veille de la Révolution, elle est la plus importante de France avec celle d'Oberkampf à Jouy-en-Josas. La Révolution est une opportunité pour la Manufacture de Wesserling de s'affranchir de l'emprise des princes abbés de Murbach. Son directeur, Jean Johannot, futur député à la Convention, conduit l'insurrection dans la vallée.
La fabrication des filés de coton prend son essor sous l'Empire et la Restauration : boom économique et révolution technique. Le blocus continental, qui empêche l'importation des toiles écrues, impose le traitement du coton. Le potentiel énergétique de la rivière est sollicité pour actionner les machines à filer. De cette manière, le travail manuel s'efface devant la mécanique.
La manufacture de Wesserling est le premier complexe textile en France à opérer cette mutation. Dès 1802, elle se dote de la première filature mécanisée, bâtiment construit sur les bords de la Thur, le long d'un canal usinier, et utilisant l'énergie hydraulique. Quatre ans plus tard, elle se sert de la roue à aubes pour actionner les rouleaux d'impression qui viennent d'être introduits en France. Le tissage sera absorbé, entre 1825 et 1830, avec l'apparition des machines à vapeur et des cheminées d'usine qui modifient totalement le paysage.
L'établissement contrôle le cycle complet de fabrication, de la filature à la commercialisation, avec un rayonnement international jusqu'en Russie, à la cour d'Angleterre et aux États-Unis.
Vers 1860, ce sont près de 6000 personnes qui travaillent pour les familles Gros et Roman. Ce sont elles qui ont gérés les destinées de cette entreprise de 1802 à 1931. Ils ont d'ailleurs habité sur place, dans le château et dans les nombreuses belles villas qu'ils ont fait construire dans le Parc longtemps appelé « le petit Paris ». Durant cette période, la manufacture de Wesserling obtient de nombreuses récompenses et notamment des médailles d'honneur aux expositions universelles de Paris, Londres et Amsterdam.
Après une première fermeture en 1931, l'aventure industrielle reprend grâce à Marcel Boussac, le fondateur de la Maison Christian Dior, propriétaire d'une cinquantaine d'usines textiles en France. Dès l'après-guerre cependant, la situation se dégrade inexorablement et débouche sur la fermeture définitive de l'usine en mars 2003. Wesserling constitue un site intéressant sur lequel on peut trouver l'ensemble des bâtiments retraçant la révolution industrielle.